« Cocorico », « chicchirichì » ou « gōu gōu gōu » : le chant du coq change selon les langues, ce que cette perception sonore dit vraiment de nous

Dans un jardin français, le jour commence souvent par un bon vieux cocorico. On l’associe au coq gaulois, au réveil des campagnes, et on imagine volontiers que tous les coqs de la planète crient de la même façon. Pourtant, en Espagne, en Corée ou au Japon, les enfants imitent l’animal avec des sons qui n’ont plus grand-chose à voir avec notre chant familier.

Pour les linguistes, ce décalage n’a rien d’anecdotique : le langage des coqs sert de loupe sur la manière dont chaque langue découpe ce qu’elle entend. Le coq, lui, ne change pas de cri, mais nos oreilles et nos habitudes sonores, elles, transforment tout. Et là, le voyage devient vraiment étonnant.

Entend-on vraiment tous le même chant du coq ?

Biologiquement, le coq chante pour marquer son territoire, affirmer sa place dans le poulailler et signaler sa bonne forme aux poules. Des travaux publiés en 2013 ont montré que ce chant matinal est piloté par une horloge interne : même dans l’obscurité, les coqs continuent de chanter à peu près à la même heure. Mais du point de vue acoustique, « l’animal, évidemment, n’émet pas de sons différents : il produit une séquence acoustique relativement stable, mais chaque langue l’adapte à son propre système« , explique un article de El Confidencial.

En Europe du Sud, cette séquence devient kikirikí en espagnol ou chicchirichì en italien. De l’autre côté du Rhin, l’allemand préfère kikeriki, alors que les francophones et les lusophones entendent plutôt cocorico. Les anglophones prolongent le cri en cock-a-doodle-doo, beaucoup plus long et rythmé. En russe, on lit plutôt kukareku, pendant qu’en néerlandais le coq chante kukeleku, seul exemple où la voyelle e domine vraiment.

Chant du coq dans différentes langues : un petit tour du monde

En Asie, le dépaysement sonore continue. Les Japonais entendent kokekokkô, avec des syllabes bien découpées et redoublées, très typiques de leur langue. En mandarin, le chant se note par des caractères qui se prononcent à peu près gōu gōu gōu, quand les Coréens entendent plutôt kko-kki-o, centrés sur la voyelle o. En Turquie, le coq aurait un cri surprenant pour une oreille française : ü-ürü-ü, entièrement construit sur la voyelle u arrondie.

Pour s’y retrouver, on peut regrouper ces cris de coq par grandes familles sonores :

  • Langues romanes : formes en co- ou ki- (cocorico, kikirikí, chicchirichì).
  • Langues germaniques : répétition en ki-ke-ku (kikeriki, kukeleku).
  • Langues slaves et turques : abondance de u et de u arrondis (kukareku, ü-ürü-ü).
  • Langues d’Asie de l’Est : petites syllabes répétées, souvent en ko / kko (kokekokkô, kko-kki-o).

On croit souvent que la voyelle naturelle du coq est le i, très présente dans kikirikí ou kikeriki. L’article de El Confidencial rappelle pourtant que la o et la u occupent une large place, et que la e ne se voit clairement que dans le néerlandais kukeleku, tandis que la voyelle la plus ouverte, a, est presque absente. En clair, chaque langue choisit ses voyelles préférées à l’intérieur d’un même cri.

Ce que le langage des coqs révèle sur nos langues

Les onomatopées de chant du coq dans différentes langues donnent l’illusion d’être universelles. « Elles se présentent souvent comme le coin le plus ‘naturel’ du langage » parce qu’elles semblent coller au réel sonore. Mais l’article de El Confidencial le montre : « la différence ne vient pas du coq, mais du filtre« . Le filtre, ce sont les habitudes phonétiques de chaque communauté, la façon dont elle aime enchaîner les syllabes, choisir certaines voyelles, marquer un rythme.

Cette logique dépasse largement les poulaillers. « Beaucoup de mots qui aujourd’hui ne semblent pas liés à ce qu’ils nomment sont nés par imitation d’un son qui a perdu sa transparence originale. Ces voix sont passées par un processus de lexicalisation quand elles ont cessé d’être ressenties comme des imitations et se sont intégrées pleinement au vocabulaire« . Quand on dit murmurer, on ne pense plus au mu-mu de la voix basse, ni au glou-glou qui a donné bulle. Le cas spectaculaire du coq rappelle simplement que, même quand nous croyons imiter fidèlement le monde, l’oreille interprète, et la langue traduit.