En ce moment, beaucoup de jardiniers sortent d’une balade de septembre avec de fins fils blancs collés au visage, parfois même une minuscule araignée accrochée à la manche ou dans les cheveux. Dans les conversations, le terme revient : des « araignées volantes » qui auraient appris à planer au-dessus des herbes, comme si les espèces locales s’étaient soudain équipées d’ailes invisibles.
Ce spectacle frappe d’autant plus qu’il se répète chaque début d’automne, lors de ces journées calmes autour de 20 °C où les nuits deviennent fraîches et la météo très stable. Les fils s’accrochent aux graminées, aux arbustes, aux clôtures, donnant au paysage un voile argenté. Derrière ces scènes, les biologistes décrivent pourtant un procédé de dispersion ancien et sophistiqué, intimement lié à l’air… et à son électricité.
Ballooning des araignées : un faux vol bien réel dans le jardin
Ce comportement porte un nom : le ballooning, parfois traduit par « gonflement ». De nombreuses araignées indigènes, en particulier les petites Linyphiidae très communes en Europe, grimpent sur un point haut comme un piquet, une tige ou une haie. Arrivées au sommet, elles se redressent sur l’extrémité de leurs pattes arrière et libèrent plusieurs fils de soie depuis l’abdomen, qui se rassemblent en une sorte de parachute.
Comme le résument des chercheurs, « les araignées se hissent le plus haut possible, tirent plusieurs fils de soie qui se déploient comme un parachute, s’y accrochent et glissent ensuite dans l’air ». Les individus, surtout jeunes à cette période, disposent alors d’un système de dispersion étonnant : portés par l’air et ces nappes de soie, ils peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres, parfois même des milliers selon les observations rapportées.
Pourquoi ces araignées locales semblent voler surtout en septembre
Le phénomène se concentre en début d’automne, à la période que beaucoup appellent l’été indien, quand les journées tournent autour de 20 °C et que les nuits deviennent nettement plus fraîches. Le temps reste stable, avec peu de vent et de pluie. À ce moment-là, les jeunes araignées de l’année ont atteint une taille suffisante pour tisser de grandes toiles, mais aussi ces nappes de soie destinées au départ en ballon.
Longtemps, on a tout mis sur le compte du vent et des courants d’air chaud. Pourtant des départs ont été observés ciel couvert, sans souffle sensible. Des travaux de l’University of Bristol publiés en 2018 dans la revue Current Biology pointent un acteur discret : le champ électrique atmosphérique, ou gradient de potentiel atmosphérique, partie du Global Electric Circuit qui relie le sol à l’ionosphère et maintient une différence d’environ 250 kV.
Champ électrique, expériences et sécurité des araignées volantes au jardin
Erica Morley résume ce phénomène : il existe « une différence de potentiel de 250 kV environ entre le sol et l’ionosphère. Il correspond à des champs électriques statiques et n’a donc rien à voir avec les ondes électromagnétiques, utilisées par la radio, la télévision ou la téléphonie mobile ». Ce gradient de potentiel atmosphérique varie avec la météo locale et baigne en permanence araignées, abeilles, bourdons et autres habitants du jardin.
À Bristol, Erica Morley et Daniel Robert ont placé des Linyphiidae dans une boîte où l’air restait presque immobile, puis appliqué un champ de 1,25 ou 6,25 kV par mètre : les araignées décollaient, avant de retomber à 0 V par mètre. Guidées par leurs trichobothries, ces minuscules espèces, inoffensives pour l’humain, ne laissent guère qu’un désagrément : des fils au visage, que l’on limite avec lunettes, casquette et vêtements secoués au retour du jardin.