En pleine saison des cèpes, bien des amateurs de cueillette des champignons soulèvent la mousse pour trouver… un chapeau rongé, un pied creusé, parfois une masse sombre et gluante à la place du beau bolet espéré. Avant leur panier, d’autres convives se sont déjà servis. Dans le sous-bois, la chasse aux champignons ressemble à une vraie course, et l’être humain n’est pas toujours le plus rapide.
Les spécialistes parlent de mycophagie pour désigner tous les organismes qui se nourrissent de champignons. Chevreuils, écureuils, blaireaux, renards, hérissons ou lapins complètent ainsi leur menu avec bolets, lactaires ou russules, sans oublier certaines amanites toxiques pour nous, comme l’amanite phalloïde, que plusieurs espèces digèrent sans difficulté. Pourtant, ce ne sont pas ces grands animaux qui vous privent le plus souvent de votre cèpe parfait.
Mycophagie : quand les animaux deviennent concurrents de la cueillette des champignons
La mycophagie vient du grec, avec le préfixe myco- pour champignon et le suffixe -phage pour manger : littéralement, des mangeurs de champignons. Dans les forêts tempérées, cette stratégie alimentaire concerne une foule d’animaux, du gros gibier aux minuscules insectes. Les textes naturalistes décrivent clairement champignons et animaux comme essentiels pour la forêt, tant les uns servent de nourriture et d’abri aux autres.
On distingue deux grands groupes d’animaux mycophages. D’un côté, ceux qui mangent réellement la chair du champignon : quelques coléoptères comme le staphylin Oxyporus rufus, associé à l’agaric du peuplier, le petit Triplax russica qui exploite le polypore hérissé, ou Leiodes cinnamomea dont la larve vit exclusivement dans les truffes. De l’autre, les liquéfacteurs qui transforment le champignon en bouillon.
Limaces, teignes et asticots : les pires concurrents des cueilleurs
Parmi les animaux mycophages, les limaces occupent une place à part. L’espèce Arion rufus, par exemple, s’attaque à la plupart des champignons, où elle creuse de profondes niches pour s’installer seule. Son appareil buccal fonctionne comme un rabot vigoureux qui laisse de grands vides dans le chapeau ou le pied, avec des dégâts très visibles. En digérant des champignons souterrains comme les truffes, elles dispersent leurs spores dans les excréments, ce qui favorise leur multiplication.
Les teignes et leurs chenilles figurent aussi parmi vos principaux rivaux. Ces petits vers blancs de 5 à 6 millimètres, à tête noire, vivent en colonies dans de nombreux champignons. Ils attaquent le haut du stipe, gagnent l’épaisseur du chapeau et se régalent surtout de bolets, agarics, lactaires et russules. Viennent ensuite les asticots, larves de diptères des Muscidés : en quelques jours, la chair devient un brouet gluant puis un liquide noirâtre, très visible chez les coprins comme le coprin atramentaire Coprinus atramentarius ou le bolet pourpre Boletus purpureus.
Repérer les dégâts des animaux mycophages sur les cèpes et truffes
Pour le cueilleur, la première étape consiste à repérer un champignon déjà largement consommé par ces concurrents. Les limaces laissent souvent un chapeau ou un pied évidé, avec des cavités nettes où l’animal s’est installé. Les chenilles de teignes creusent des galeries plus fines, remplies de petites déjections. Les asticots, eux, se signalent par une chair molle et l’aspect de soupe gluante, surtout chez les coprins devenus noirs et liquides.
Sous la surface, la concurrence continue. Le bolbocère Bolboceras gallicus creuse des terriers profonds de 8 à 10 centimètres pour atteindre les champignons hypogés des genres Tuber, Rhizopogon ou Hydnocystis, ce qui provoque des dégâts aux truffes ; cet insecte vole au crépuscule et est attiré par la lumière ultraviolette. À cette faune s’ajoutent des parasites comme le champignon Mycogone rosea, qui s’étale sur les oronges et les déforme. Un champignon intact, en forêt, reste presque une exception.