Faire pipi au fond du jardin avant de rentrer arroser ses tomates : beaucoup l’ont entendu de la part d’un grand-père ou d’un voisin bricoleur, sans trop oser essayer. L’idée que l’urine au potager puisse faire pousser les légumes fait sourire, parfois grimacer, et pose tout de suite une question d’hygiène. La science, elle, regarde ce geste de beaucoup plus près.
Depuis quelques années, des chercheurs et des start-up s’emploient pourtant à transformer ce liquide banal en véritable engrais. À Marseille, la jeune entreprise Ehotil installe une première unité de production, pendant que le programme de recherche OCAPI, porté par le LEESU et l’École des Ponts ParisTech, teste l’urine sur des céréales. Astuce de grand-mère ou engrais d’avenir pour l’agriculture ? La frontière est plus fine qu’il n’y paraît.
Urine, azote et NPK : pourquoi les chercheurs la regardent comme un engrais
Pour Fabien Esculier, ingénieur aux Ponts et Chaussées et coordinateur d’OCAPI, parier sur l’urine est « assez logique ». Il rappelle que « la plante capte sa nourriture dans le sol, sous la forme de molécules contenant de l’azote, du phosphore, du potassium, etc. », et que « quand l’on mange un grain de blé on absorbe ces molécules qu’on transforme, qu’on utilise, mais qu’on ne garde pas dans notre corps ». « Il y a autant de nutriments dans un aliment que l’on mange qu’il y en a ensuite dans nos excrétions », insiste-t-il. Autrement dit, l’urine concentre une bonne part du trio NPK, avec environ 5 à 6 grammes d’azote par litre selon les organismes horticoles.
Ce recyclage change aussi la donne climatique. « Aujourd’hui, (pour produire de l’engrais) on utilise de l’azote qui est fabriqué à partir de gaz naturel fossile, donc c’est très émissif en gaz à effet de serre, tandis que le phosphore et le potassium sont extraits de mines », souligne Fabien Esculier. Selon ses travaux, récupérer l’urine permettrait d’économiser une partie de ces émissions et de réduire la pollution issue du traitement des eaux usées : environ 40 % de l’azote des eaux traitées « est toujours rejeté dans les rivières. C’est quand même une pollution importante ».
Urine au potager : comment l’utiliser sans brûler ses cultures
Pour le jardinier amateur, l’urine apparaît donc comme un fertilisant azoté gratuit, toujours disponible. Les fiches de la Société Nationale d’Horticulture de France et la presse jardin rappellent pourtant qu’elle reste un produit concentré. Utilisée pure, elle peut brûler les racines ou jaunir les feuilles. Les experts recommandent une dilution dans l’eau, en général entre une part d’urine pour dix à vingt parts d’eau, appliquée au pied des plantes gourmandes, sur sol humide, quelques fois seulement dans la saison.
Quelques repères simples reviennent dans les guides pratiques :
- stocker l’urine quelques jours, voire plusieurs semaines, dans un récipient fermé pour limiter les risques sanitaires et les odeurs ;
- verser au sol, jamais sur le feuillage ni directement sur la partie comestible ;
- espacer les apports et éviter les très jeunes plants ou les salades consommées crues ;
- faire preuve de prudence si la personne qui fournit l’urine suit un traitement médicamenteux important, sujet encore étudié par la recherche.
De l’astuce maison à la filière agricole : comment Ehotil et OCAPI changent d’échelle
Passer de l’arrosoir du jardinier à des tonnes d’engrais pour champs de blé suppose un autre niveau d’organisation. À Marseille, la société Ehotil vient de quitter un petit laboratoire pour un grand hangar du 14e arrondissement, où elle prépare sa première unité pilote. « L’idée c’est de montrer la faisabilité » du projet « à l’échelle industrielle », explique son directeur général Emmanuel Morin. L’urine collectée est d’abord stockée plusieurs semaines pour s’hygiéniser, puis soumise à une étape clé de nitrification : dans une cuve en verre, le liquide est oxydé peu à peu pour stabiliser les molécules d’azote. Comme le résume Stéphane de Lacroix de Lavalette, cofondateur, « l’odeur de l’urine, c’est de l’azote qui s’évapore. Or l’azote fait partie des molécules d’intérêt, et donc qu’on veut conserver ». Après filtration et concentration, Ehotil obtient un liquide brunâtre, légèrement épais, proche d’un engrais classique.
Sur le terrain, OCAPI et ses partenaires testent cette ressource sur des cultures de plein champ, entre autres des céréales, pour comparer rendements et effets sur les sols. La vraie difficulté reste la collecte à la source. L’urine ne peut être récupérée proprement qu’avec des toilettes à séparation ou des toilettes sèches, encore rares en ville. Pour l’instant, l’urine utilisée par Ehotil vient d’un festival de musique local ; l’entreprise vise des centres commerciaux ou autres bâtiments publics pour sécuriser son approvisionnement. Entre jardiniers curieux et hangars de Marseille, l’histoire de ce fertilisant pas comme les autres ne fait que commencer.