Le 5 mars 2026, Planet Labs PBC a annoncé à ses clients un délai obligatoire de 96 heures avant la diffusion de toutes les images satellites couvrant les États du Golfe, l’Irak et le Koweït. Les images d’Iran, elles, restent disponibles quasi immédiatement. Ce geste, présenté comme une mesure de sécurité opérationnelle, est en réalité un acte de guerre informationnelle et un avertissement cinglant adressé aux utilisateurs européens qui ont fait de Planet Labs leur principal outil d’intelligence ouverte.
La décision de Planet Labs n’est pas symétrique. Elle ne vise pas à obscurcir le théâtre de conflit dans son ensemble : les images de l’Iran (sites nucléaires, bases missiles, installations militaires) restent accessibles « immédiatement », précise Planet dans son message à ses clients. Seuls les territoires hébergeant des forces américaines ou alliées bénéficient du délai de protection.
En effet, Planet Labs reconnaît que l’Iran peut acheter ses images via des sociétés tierces pour analyser les dégâts subis par ses adversaires et ajuster ses frappes en temps réel. Le délai de 96 heures prive donc l’adversaire iranien d’un outil de targeting précis, tout en maintenant la transparence sur les effets des frappes contre l’Iran elle-même, ce qui sert le narratif américain d’une opération « chirurgicale et maîtrisée ».
Ce n’est pas une mesure de sécurité neutre. C’est une arme informationnelle à double tranchant : aveugler l’adversaire sur les dégâts qu’il inflige, tout en maintenant la pression médiatique et diplomatique sur les pertes iraniennes.
Gaza 2023, un précédent révélateur :
Ce n’est pas la première fois que Planet Labs impose ce type de restriction. Après le 7 octobre 2023, la société avait imposé un délai de 30 jours pour les images de la bande de Gaza, dévastée par l’offensive terrestre israélienne. Le précédent avait déjà suscité des critiques de la part des ONG humanitaires et des journalistes d’investigation, qui avaient perdu un outil essentiel de documentation des destructions.
Vantor (ex-Maxar), l’autre opérateur américain majeur, pratique quant à lui une politique encore plus restrictive : il ne diffuse structurellement jamais d’images de bases militaires américaines ou de leurs alliés, sans délai ni justification. La restriction n’est donc pas une exception de crise : c’est un modèle d’affaires aligné sur les intérêts stratégiques américains.
Ainsi, Planet Labs n’est pas un opérateur privé neutre. La société est liée par des contrats commerciaux au National Reconnaissance Office (NRO) américain, agence qui centralise les opérations spatiales de renseignement, dont le travail en amont de l’opération Epic Fury a été jugé « capital ».
Planet Labs est donc simultanément un fournisseur de données ouvertes pour médias, chercheurs, ONG, entreprises européennes ; ainsi qu’un sous-traitant stratégique de l’appareil de renseignement américain.
La problématique réside dans le fait que ces deux rôles sont structurellement incompatibles en temps de crise, et c’est précisément ce que la décision du 5 mars 2026 vient de démontrer.
Ce que cela change pour les Européens
Pour les utilisateurs européens de Planet Labs, le message est brutal : en cas de crise impliquant les intérêts américains, l’accès aux données satellites commerciales peut être interrompu ou retardé unilatéralement, sans préavis et sans recours.
Cette dépendance n’est pas théorique, elle est documentée. Plusieurs think tanks européens, agences gouvernementales et directions de la protection d’entreprises du CAC 40 utilisent quotidiennement Planet Labs pour surveiller des chaînes logistiques, évaluer des risques géopolitiques, ou documenter des violations d’embargos. Le 5 mars 2026, tous ont perdu 96 heures de vision en temps réel sur l’une des zones les plus instables de la planète.
Enjeux pour la souveraineté OSINT européenne
La souveraineté européenne en matière d’OSINT fait face à une dépendance critique. En effet, les principaux opérateurs d’imagerie commerciale, tels que Planet Labs, Vantor, Maxar et BlackSky, sont exclusivement américains. Cette situation place les analystes et décideurs européens à la merci des décisions unilatérales des dirigeants de ces entreprises, tout en les exposant directement aux pressions ou aux restrictions imposées par les agences fédérales des États-Unis.
À cette vulnérabilité s’ajoute une absence de réciprocité flagrante sur le marché de l’observation spatiale. L’Union européenne ne dispose actuellement d’aucun opérateur privé d’imagerie à très haute résolution capable de combler ce vide capacitaire. Si des acteurs européens comme Airbus DS, avec ses satellites Pléiades NEO, ou la société ICEYE offrent des solutions pertinentes, celles-ci demeurent partielles. Leur flotte reste en effet incomparable à la constellation massive de Planet, qui déploie plus de 200 satellites en orbite.
Face à ce constat, le programme Copernicus, porté par l’Agence spatiale européenne (ESA) et la Commission européenne, constitue un atout exceptionnel et un formidable point de départ pour l’indépendance stratégique de l’Union. C’est un succès technologique mondial qui garantit un accès libre à une masse de données souveraines, indispensables pour l’observation de la Terre à grande échelle. Toutefois, dans le domaine très spécifique de l’OSINT tactique, cette initiative n’apporte qu’une réponse partielle : ses capacités actuelles se révèlent insuffisantes pour les besoins exigeants de l’analyse de conflit en temps réel. À titre d’exemple, la résolution spatiale des satellites Sentinel, de l’ordre de 10 mètres, reste bien en deçà de la précision de 50 centimètres offerte par les SkySat de Planet.
Dans tout conflit armé contemporain, l’imagerie satellite commerciale est devenue la source de vérification de référence pour les médias, les gouvernements et les organisations internationales. Celui qui contrôle le flux d’images contrôle, en partie, le récit de la crise. En retardant les images des dégâts sur les bases américaines tout en maintenant la visibilité sur l’Iran, Planet Labs a activement contribué à façonner le narratif de la semaine du 5 mars : une opération américaine documentée avec précision côté iranien, protégée côté allié. Ce n’est pas de la neutralité commerciale. C’est de la guerre de l’information.
Pour les praticiens européens de l’IE, toute analyse de crise fondée sur des sources d’imagerie américaines doit désormais intégrer ce biais structurel comme variable d’ajustement.
Données satellitaires, RGPD et Cloud Act : la bombe à retardement juridique
La décision de Planet Labs du 5 mars 2026 n’est pas seulement un acte de guerre de l’information, c’est aussi un révélateur juridique. Les données produites par des opérateurs américains sur des utilisateurs européens (leurs requêtes, leurs zones d’intérêt, leurs analyses, etc.) sont soumises au Cloud Act américain. En temps de crise, cette exposition n’est plus théorique.
Le RGPD et le Cloud Act américain sont structurellement incompatibles, et cette incompatibilité est au cœur de la dépendance européenne aux opérateurs satellitaires américains. Le RGPD impose que les données personnelles des résidents européens ne puissent être transférées hors de l’UE sans base légale solide. Le Cloud Act de 2018, lui, autorise les autorités judiciaires fédérales américaines à exiger la communication de toute donnée hébergée par une entreprise américaine, où qu’elle soit stockée dans le monde, y compris en Europe.
Ce conflit normatif est désormais documenté et sanctionné. Les autorités autrichiennes, françaises et italiennes de protection des données ont déjà jugé que certains accords cloud avec des fournisseurs américains enfreignent le RGPD. En 2024, la CNIL a prononcé 87 sanctions totalisant plus de 55 millions d’euros d’amendes, avec un focus croissant sur les transferts de données hors de l’UE sans base légale suffisante. Les risques de conflits d’obligations entre le Cloud Act et le RGPD ne sont pas théoriques : ils sont immédiats et sérieux pour tout opérateur utilisant un fournisseur américain de données satellitaires.
Appliquée à l’imagerie satellitaire, cette tension prend une dimension concrète et immédiate. Lorsqu’un analyste IE européen ou qu’une direction de la protection d’un grand groupe français utilise Planet Labs pour surveiller une zone de crise, les métadonnées de ses requêtes (ex : zones ciblées, fréquences d’interrogation, centres d’intérêt géographiques, etc.) sont stockées sur des serveurs américains soumis au Cloud Act. En cas d’injonction des autorités fédérales américaines, ces données peuvent légalement être communiquées, révélant ainsi à Washington les préoccupations stratégiques des utilisateurs européens.
L’arrêt Schrems II de la Cour de justice de l’Union européenne (2020) avait déjà mis en lumière cette incompatibilité structurelle en invalidant le Privacy Shield. Il imposait de recourir aux Clauses Contractuelles Types (CCT) et à des mesures complémentaires pour légitimer les transferts. Mais dans le cas de données d’imagerie satellite utilisées à des fins d’analyse stratégique ou de défense, ni les CCT ni les analyses d’impact sur les transferts (TIA) ne constituent une protection suffisante : une injonction du Department of Justice américain prévaut sur tout contrat commercial.
En définitive, lorsque Planet Labs impose un délai de 96h pour l’accès de ses images provenant des pays du Golfe, sans restreindre celles en provenance de l’Iran, il ne s’agit pas d’une simple décision commerciale, mais d’un acte de guerre de l’information. Aussi, lorsque les métadonnées des requêtes européennes sur Planet Labs restent soumises au Cloud Act américain, la souveraineté informationnelle elle-même est en jeu. L’Europe dispose des outils normatifs mais pas des infrastructures. Sans capacité orbitale d’observation souveraine, la réglementation ne suffit pas.Le 5 mars 2026 confirme que la souveraineté informationnelle reste fragile sans infrastructures propres.
Jimmy DUBRULLE et Sarah ADI BELECHILI,
Pour le Club Droit AEGE
Pour aller plus loin :
- AsterX 2024 : la France au cœur du plus grand exercice militaire spatial européen
- Renseignement spatial européen : Unseenlabs intègre le programme Copernicus
- [Conversation] La stratégie industrielle spatiale de l’ESA à l’ère du New Space (Partie 1/2)
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